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01 mars 2008

Une conférence impériale

ced07ba11a6bb57a7f8a7b097d80e29a.jpgJean-Claude Empereur était, hier au soir, l’invité du Forum Carolus à l’Institut des Hautes Etudes Européennes. Il a donné une très belle conférence intitulée

" Pour une Europe souveraine ".

I/ PRINCIPES

" L’Europe ne souffre pas tant d’un déficit démocratique que d’un déficit de souveraineté et la nature de ce déficit doit être inventoriée afin qu’il puisse être compensé.

On peut d’abord constater qu’en dépit des limites et des contraintes apportées aujourd’hui à la souveraineté des Etats, la souveraineté reste en dernier ressort le fondement de l’action des grandes puissances en particulier lorsque leurs intérêts vitaux sont en jeu. " La compétition multipolaire dont le monde est actuellement le théâtre est une compétition de souverainetés, dans tous les domaines de l'économie, de la science, de la technologie, de l'économie et de la finance, de la défense, de la sécurité, de la culture et du modèle de société.

Cette compétition s'exerce désormais entre de grands blocs continentaux couvrant de vastes territoires, le plus souvent peuplés de plusieurs centaines de millions d'habitants. Depuis la disparition de l'Union Soviétique et la fin de la bipolarisation du monde, on a pris l'habitude de parler d'un retour à un monde " Westphalien " pour décrire la situation internationale actuelle. En réalité, compte tenu des puissances économiques et des masses démographiques en jeu, ainsi que du caractère planétaire des enjeux on devrait plutôt parler d'un monde " Hyperwestphalien ". Par ailleurs, et c'est une caractéristique essentielle, ce monde multipolaire n'est pas homogène, car il concerne en effet des pôles qui ne possèdent, ni les mêmes systèmes politiques, ni les mêmes régimes économiques, ni les mêmes conceptions de la société.

Il est urgent que les Européens prennent conscience de cette situation et se décident à constituer sans plus tarder l'un de ces pôles, devenant ainsi un acteur global, engagé dans cette compétition. En effet, ils ne le sont pas encore aujourd'hui, soit par ce qu'ils ne se sentent pas en mesure de jouer ce rôle, soit parce qu'au fond d'eux mêmes ils ne le souhaitent pas.

Au delà de la définition théorique et juridique de la souveraineté qui implique non seulement les principes immuables énoncés par Bodin mais qui suppose aussi l'existence d'un territoire et d'un Etat, c'est la dimension géopolitique de celle ci qui doit être prise en considération par les Européens. S'ils ne le font pas, ils risquent d'être l'une des victimes désignées du processus de mondialisation/globalisation trop souvent présenté de manière irénique et lénifiante, alors que ce processus, certes inéluctable, cache une réalité infiniment plus chaotique, imprévisible et dangereuse. L' actualité militaire, économique et financière nous en apporte tous les jours la preuve.

Paradoxalement, l'Europe, qui compte près d'un demi milliard d'habitants, représente la deuxième puissance économique du monde et sans doute aussi, malgré d'insignes faiblesses une de ses puissances militaires, néanmoins, elle ne possède aucune vision géopolitique du monde qui lui soit propre alors que c'est la préoccupation majeure de tous les autres " acteurs globaux ", Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Brésil ...etc., qui n'ont, de ce point de vue, aucun état d'âme. Ceux-ci, en effet, ne se posent pas le problème de leur propre souveraineté, car pour eux, elle va de soi.

Si elle n'affirme pas cette volonté de souveraineté l'Europe ne trouvera pas sa place dans le monde multipolaire et pour la trouver elle doit exprimer :

- une volonté d'être maître de son destin, c'est à dire d'être maître chez elle dans tous les domaines cruciaux pour l'affirmation de son indépendance ;

- sa capacité à réagir immédiatement, dans le temps et dans l'espace, aux désordres du monde, pour défendre ses intérêts vitaux, proposer ses solutions et intervenir si nécessaire par tous les moyens disponibles.

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6dd76831c690739fdb06dad158b80fbb.jpgII/ DOMAINES ET MOYENS

Cette double volonté ne peut s'exprimer que dans un cadre de puissance et d'indépendance, deux composantes nécessaires de la souveraineté.

Ce double objectif ne peut être atteint que si l'Europe s'en donne les moyens humains et financiers. Il faut également que soient clairement identifiés les domaines au sein desquels, sans exclure ni les partenariats ni les coopérations, une maîtrise totale soit préservée, renforcée et défendue.

Sans que cette liste soit exclusive - elle est d'ailleurs évolutive- les domaines suivants assortis de moyens adéquats doivent être considérés comme incontournables et non négociables :

- L'énergie : ITER, énergies renouvelables, principes d'une géopolitique européenne ;

- La défense et la sécurité ;

- L'économie, finances, monnaie ;

- La conquête spatiale, nouvelle frontière des puissances du troisième millénaire ;

- La " géologistique " : transports intercontinentaux, radionavigation, radio-identification, géolocalisation;

- Les technologies de l'intelligence : NTIC, Nano Bio Info Cogno Technologies (NBIC), les technologies émergentes et convergentes ;

- Les sciences de la vie, la santé, l'environnement, le développement durable ;

- L'agro-alimentaire : de la PAC à la souveraineté alimentaire européenne, le " food power ", les OGM, la solidarité avec les pays pauvres ;

- La culture, l'éducation, l'information, les réseaux de bases de données et d'accès au savoir, moteurs de recherche, bibliothèques numériques ;

- Le modèle de société.

Le déploiement d'une stratégie multiforme de cette ampleur implique, à l'instar de ce qu'ont toujours fait les grandes puissances, la combinaison d'une projection à long et très long terme de l'action politique, du développement de l'innovation relayé par un puissant réseau d'entreprises entraînées par la mise en œuvre de grands programmes mobilisateurs, pour l'essentiel initiés et financés par l'intervention massive des pouvoirs publics.

C'est sur ce modèle que, depuis des décennies, s'appuie la puissance américaine, dans la défense, l'aérospatial, l'énergie,l'espace, les technologies de l'information et de la communication et demain de l'environnement et du développement durable.

Cette stratégie ne peut réussir que si elle fait l'objet d'un puissant mouvement de mobilisation, en profondeur, de l'opinion.

3645853efbcff0527c94d7c945834bee.jpgIII/IDENTITE

La relation entre identité et souveraineté reste un problème crucial. En effet la logique de la construction européenne repose sur le respect des identités et des souverainetés des Etats membres. Chaque fois que ce principe a paru être mis en cause, une crise est apparue.

Sur le plan de la souveraineté interne, le problème a été résolu par le recours au principe de subsidiarité. Sur celui de la souveraineté externe, il ne l'est pas.

Il faut donc l'inventer, mais cette obligation d'invention est conforme à la démarche constante de la construction de l'Union Européenne, institution qui n'est elle même comparable à aucune autre ayant existé dans l'histoire.

Toutefois, cette obligation d'invention doit tenir compte de quelques éléments essentiels :

- Il est urgent de stabiliser le territoire de l'Union Européenne : de ce point de vue, le territoire comprenant les vingt sept Etats déjà membres de l'Union, augmenté des pays des Balkans occidentaux constitue un espace pertinent à organiser et structurer ;

- Il faut admettre l'évidence que l'Union, bien que non juridiquement fédérale, comporte de très nombreuses compétences de nature étatique : PAC, Fonds structurels, politique commerciale, espace Schengen, Euro et Banque Centrale, l'essentiel de la normalisation économique et environnementale, esquisse d'une politique de sécurité et de défense commune et création d'une Agence de la défense ... etc ;

- Pour ces différentes raisons la souveraineté européenne ne peut être que surplombante par rapport à celle des Etats membres dans une logique de renforcement et de consolidation mutuelles. A titre d'exemple de ces possibilités de renforcement, on peut citer l'exemple français. La souveraineté exercée par la France en Guyane permet à l'Europe de bénéficier, pour l'exercice de sa souveraineté spatiale, du meilleur site de lancement au monde. La Polynésie française qui couvre, (zone économique exclusive comprise), un espace d'une superficie équivalente à celle de l'Union, offre, une excellente plate forme de présence dans le Pacifique, océan de tous les futurs... ;

- Enfin aucune analyse des relations entre identité et souveraineté européenne ne peut faire l'économie d'une réflexion approfondie sur l'évolution démographique du Vieux Continent, pour les vingt cinq années à venir et l'éventuel avènement d'un peuple européen. L'existence de celui-ci est encore incertaine. Il semble relever des principes de la mécanique quantique, il existe et n'existe pas à la fois...

- La conquête par l'Europe de sa souveraineté est donc un impératif absolu, car il s'agit de sa survie. Les Européens sont aujourd'hui confrontés à plusieurs types de crises liées entre elles : crise démographique liée au vieillissement de la population, crise sécuritaire liée aux problèmes d'intégration de flux migratoires mal maîtrisés, terrorisme, crise financière en cours de développement, conséquence de dérégulations économiques insuffisamment contrôlées, crise énergétique provenant de l'épuisement des réserves de carburants fossiles et de l'épuisement des ressources, crise environnementale enfin, résultat d'un réchauffement climatique indiscutable même si les causes de celui-ci sont encore loin d'être élucidées.

- Seule une Europe puissante, indépendante et solidaire, c'est-à-dire souveraine, serait en mesure de faire face à cette situation.

- Toutefois d'une part, il n'est pas certain que les Européens, au fond d'eux-mêmes, souhaitent assumer cette obligation de souveraineté. Il n'est pas sûr non plus que la grande majorité d'entre eux en perçoivent l'intérêt. D'autre part, en dehors sans doute des pays du Moyen Orient, de l'Afrique et peut être de l'Amérique du Sud, aucune autre puissance du monde multipolaire (Etats-Unis, Chine, Inde...) ne souhaitent réellement voir l'Europe s'ériger en entité souveraine. Elles préfèrent la savoir prospère mais faible, vaste marché pour leurs produits et leurs services, chaque jour de plus en plus élaborés et compétitifs.

Jean Claude Empereur

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